peut(-)être un journal – Pour en finir avec l’écriture du roman « Les os rêvent » – Un monde ostéonirismologique

Épisodes :

En guise d’introduction

Un monde ostéonirismologique

Un savoir réel – 1/2 

Un savoir réel – 2/2

Transsubstantiation du corps dans la lettre

Un livre vide

Un roman décontrarié

L’argument d’autorité

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Un monde ostéonirismologique

Il n’est pas question ici de décrire le monde ostéonirismologique dans ses détails. C’est le job du livre Les os rêvent. Il me semble en revanche intéressant d’en nommer quelques caractéristiques qui le sous-tendent et définissent certains de ses enjeux. Je ne cache pas que ces qualités peuvent être, sous forme de questions, rapportées à ma propre existence. Comme on le verra plus amplement par la suite, écrire un livre relève pour moi, fort banalement, comme tout acte d’élocution, d’une adresse double; il s’agit d’interpeler l’autre et de s’entendre soi.

Liberté, sentiment de liberté, récit

Le monde ostéonirismologique est structuré selon une loi physique, simple et radicale. Cette loi implique une détermination absolue du réel dans tous ses aspects. C’est-à-dire que les pensées et les actes des êtres humains n’y échappent pas. Aucune liberté ne peut être envisagée dans ce cosmos — il existe toutefois une exception discrète, comme on l’apprendra à la lecture du chapitre 7 du livre, mais elle ne concerne pas l’être de l’humain puisqu’elle implique des lettres d’une nature très particulière.

Paradoxalement, cette détermination absolue du réel n’affecte pas la capacité d’inquiétude et d’élaboration dont est doué l’être humain tel qu’on le connaît. La cause ostéonirismologique produit la réflexivité de l’être humain et, par conséquent, un certain éprouvé de liberté. Il y a là quelque chose de pervers qui pousse à la mélancolie. Dans ce monde, nous sommes certains que rien ne relève de notre responsabilité mais nous sommes tout de même requis pour nous en tourmenter. Cette condition faite à l’être humain le place dans la situation impossible de penser et d’agir quand bien même rien de ce qu’il pense ou fait ne lui soit attribuable.

Le monde ostéonirismologique est un monde où la liberté ouvre un champ de questionnements qu’aucune réponse ne pourrait clôturer en tant que la liberté est à la fois une réalisation impossible et un sentiment quotidiennement éprouvé. La liberté et le sentiment de liberté ne coïncident pas, jamais. La liberté n’existe pas. Le sentiment de liberté insiste continuellement dans la conscience de l’être humain, et d’abord par l’existence paradoxale du mot liberté qui contredit la logique structurale du cosmos ostéonirismologique.

Dans ce contexte oppressant, l’être humain est tout de même susceptible de ressentir de la joie à travers la réalisation de sa capacité de mise en récit. Par la narration qu’elle suscite en l’être humain, la détermination fondamentale semble se percer elle-même. L’être humain peut raconter sa vie, se reconnaître et s’ériger dans un récit dont le ressort principal reste la compréhension et l’éprouvé de sa place dans l’implacable mécanique universelle ostéonirismologique. Le récit constitue le moyen d’accéder à la dimension d’un destin.

Institution et tradition

Selon les lieux, les écoles et les sensibilités, les pratiques des ostéonirismologues présentent des caractéristiques qui les différencient les unes des autres. Toutes cependant s’articulent à une institution unique, mondiale, souveraine. Cette instance légifère, juge, instruit et coordonne. La centralisation exacerbée et formidable de cette organisation rappelle l’institution catholique; elle en présente un miroir.

Le livre décrit minutieusement certains rites, certains protocoles aussi, qui manifestent une grande attention portée au respect de la tradition. De même, les corpus considérables issus des travaux des anciens et des modernes constituent une source sans cesse requise et citée.

Institution et tradition ostéonirismologiques vont de pair. La tradition prête à l’institution l’autorité qui fonde sa légitimité; l’institution transmet et pérennise la tradition. L’ouvrage Les os rêvent s’intéresse aux phénomènes de transmission. Il présente la tradition et l’institution comme garants de la réinvention permanente des savoirs. C’est-à-dire qu’en ostéonirismologie, tradition et institution n’ont pas d’autre vocation que d’être subverties, reformulées, transformées par chaque génération, car c’est cette plasticité même qui fondent leur autorité. En cela, le sens du passage comme fondement de l’existence humaine, la réinterprétation des énoncés de la tradition, reflètent une passion propre au judaïsme.

Le monde ostéonirismologique est donc structuré selon un modèle institutionnel catholique romain concomitant d’une approche judaïque de la tradition. Il manifeste un fantasme de l’auteur, comme si l’héritage juridique de l’empire romain qu’incarne le Vatican avait été, en dernier terme, le réceptacle de l’inventivité interprétative du judaïsme. On retrouve ici le paradoxe exprimé par le statut de la notion de liberté en ostéonirismologie. La surdétermination du réel contient la capacité de réflexion de l’être humain, comme le corset institutionnel accueille la réinvention des savoirs.

Une négativité problématique

La détermination absolue et permanente du monde ostéonirismologique se rapporte non seulement à ce qui est mais aussi à ce qui n’est plus, ce qui n’est pas encore et ce qui ne sera jamais. C’est-à-dire que la part négative du monde, celle qui n’est pas manifestée, est elle-même produite.

Cette bizarrerie, au premier abord plutôt comique, a une conséquence immédiate et sans doute dramatique: elle annule, précisément, ce qui n’est pas. Car, dès lors que ce qui n’est pas se trouve être produit au même titre que ce qui est, il perd sa nature négative. De non-existant, on pourrait dire qu’il est déplacé vers un autrement-existant, certes insaisissable, mais néanmoins existant.

On peut tirer deux conclusions possibles de cet aspect intriguant du monde ostéonirismologique. Soit le négatif est déplacé ailleurs (il s’agit alors de comprendre où), soit il est annulé (et retourné en un positif différent). Entre ces deux assertions, nous ne saurions trancher.

Nous constatons néanmoins que ce monde, contrairement à ce que pourrait laisser entendre son attention portée au registre négatif des choses et des êtres, est en déficit de vide, de manque et d’absence. Que l’on pense à la détermination absolue du réel, à l’omniprésence écrasante de l’institution, au retournement du négatif, on observe une impitoyable logique de contrôle.

Toutefois, et c’est là sans doute l’objet de la littérature qu’entend exprimer l’auteur, une forme de résistance s’oppose à cette logique, non pas en tant qu’elle cherche à s’émanciper mais parce qu’elle lui est consubstantielle, elle-même étant produite par la puissance de contrôle.

Février 2022, Toulouse