peut(-)être un journal – Pour en finir avec l’écriture du roman « Les os rêvent » – En guise d’introduction

Épisodes :

En guise d’introduction

Un monde ostéonirismologique

Un savoir réel – 1/2 

Un savoir réel – 2/2 

Transsubstantiation du corps dans la lettre

Un livre vide

Un roman décontrarié

L’argument d’autorité

En guise d’introduction

Le 24 février prochain, on trouvera, dans les librairies recommandables, l’ouvrage Les os rêvent édité par les Éditions du Dernier Télégramme. Je me propose ici de tenir une sorte de journal de publication dont l’objet reste de penser autour de cette démarche singulière d’écriture et du livre qui lui tient lieu d’aboutissement.

Il convient de préciser qu’aucune nécessité herméneutique ne préside à la rédaction de ce journal. Le livre Les os rêvent n’a pas besoin d’explications ni de commentaires. C’est donc à un travail gratuit et plutôt vain que je m’attelle. Ce qui m’importe à vrai dire, c’est d’occuper ces jours stressants. Il est parfois difficile de se résoudre à finir.

Avant de commencer la rédaction d’un texte de type narratif, j’apprécie de le rêver depuis ces lieux délicieux de désir et d’avenir. Peu à peu, je lui prête des attributs, une esthétique, un fond. Puis, un jour, par je ne sais quelle mystérieuse impulsion, il arrive que commence l’écriture. Au fur et à mesure que la réalisation du texte avance, changent ses qualités, son horizon, ses atours; parfois les modifications sont minimes, parfois elles s’avèrent si importantes que le livre est très différent de celui projeté. On comprend qu’un authentique processus de création tient autant à la capacité de l’auteur de rester dans le droit fil de son rêve qu’à sa faculté de laisser le texte émerger par une succession de hasards et de nécessités parfaitement inassimilable. C’est pourquoi ce n’est que dans l’après-coup que je peux construire un réel entendement du livre, quand bien même j’en reste l’auteur.

Si j’envisage l’origine de cette écriture, il me revient en mémoire un appel téléphonique. Fabrice Caravaca me propose d’écrire un livre qu’il publiera au Dernier télégramme. Cet ouvrage, tel qu’il l’imagine, serait un prolongement de ma contribution à la revue 17: un article ostéonirismologique consacré à l’activité démiurgique de l’os iliaque de l’être humain. Nous sommes au printemps 2018.

Il est certain que cet échange fut décisif. Toutefois, le projet d’un ouvrage consacré à l’ostéonirismologie date de 2013 environ. J’y fais référence pour la première fois dans mon journal tenu en ligne. J’écris en effet à la date du mardi 9 avril 2013:

Il reste à inventer l’ostéonirismologie: la science des rêves des os. J’écrirai un magnifique livre avec des illustrations fabuleuses dans lequel seront posés les fondements de cette science antique qui n’existe pas encore.

On conçoit aisément le caractère pharaonique, voire mégalomaniaque, du projet. J’affirme d’ailleurs, avec une nuance comique, son caractère irréalisable, le 3 octobre 2013, quand je l’inscris dans une liste des livres que je souhaite écrire:

Traité d’ostéonirismologie (gros projet plutôt irréalisable qui a vu le jour avec le texte que j’ai écrit pour la revue d’ici là)

Ici, je découvre que l’origine de cette obsession ostéonirismologique remonterait à ma contribution à la très belle revue d’ici là, orchestrée par Pierre Ménard, publiée par publie.net, dont le n°11 avait pour thème ce vers de Rimbaud: nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux — voir la recension de Brigitte Célérié. J’y détourne un ancien traité d’ostéologie que je mêle à mes propres poèmes, dans le but de créer une tresse onirique.

Cette idée ostéonirismologique m’a donc longtemps hanté. Je ricanais tout seul à l’idée d’écrire un énorme livre qui exposerait une érudition absurde, un ouvrage aussi inutile et idiot que nécessaire et abyssal. J’en riais oui, avec un certain effroi tout de même, car je connais trop bien mon inclination pour les projets impossibles dont la réalisation me plonge dans un puissant désarroi.

La proposition de Gilles Gonord et Céline Lucet de contribuer à la revue 17 autour de la thématique du rêve se présenta comme une occasion parfaite de réaliser, au moins un peu, mon fantasme ostéonirismologique. Il s’agissait, autrement dit, de bricoler quelque chose avec la réalité: mes capacités de travail, le temps limité dont je dispose pour écrire, le probable peu d’intérêt que soulèverait un tel ouvrage… J’écrivis donc un article ostéonirismologique avec, à l’esprit, cette idée que cette partie valait pour le tout du livre que j’avais en tête. J’en finissais ainsi de façon honorable avec ce désir fou d’inventer à la fois un monde, la science qui l’explique, l’histoire de cette science, son vocabulaire, ses concepts et ses outils, sa critique épistémologique, son panthéon et ses petites mains…

Oui mais voilà. Comme on le sait, un éditeur aussi opiniâtre qu’inconscient relança le projet et, dès lors que le texte était attendu, rien ne pouvait justifier que je ne m’y attelle pas, aussi périlleuse que parût l’entreprise.

Je le confesse, nous avons échappé au pire car, dans un premier temps, je caressai le projet d’établir un atlas ostéonirismologique du squelette humain, ce qui aurait probablement donné un livre de dix milles pages et nécessité au bas mot une décennie de travail acharné. En voici le plan dont l’indigeste rigueur scientifique atteste de mon inclination obsessionnelle — j’ai notamment des frissons d’effroi quand j’observe la liste des vertèbres cervicales, thoraciques, lombaires, sacrées fusionnées, coccygiennes vestigiales.

Mais voici que, peu à peu, l’idée d’un livre hybride s’est affermie jusqu’à emporter ma décision. Je rédigerai un ouvrage qui alternerait narration romanesque et développements scientifiques. C’est peu ou prou ce texte-là que j’ai écrit entre 2018 et 2022. Ce que je n’avais pas prévu, c’est sa longueur importante, comme on peut le lire dans cet extrait de mon journal d’écriture.

16/04/2019

Il m’est difficile de composer le livre. Sans doute le fait que cet ouvrage soit attendu par un éditeur avant même que je ne l’aie écrit est un élément d’explication de cette difficulté.

Il me faut à la fois concilier le rêve que je nourris au sujet de ce livre et ma situation pragmatique: la puissance de mon songe et la pauvreté de mes moyens.

Ne pas sous-estimer que, d’un point de vue méthodologique, l’écriture de ce livre est tout à fait différente des ouvrages précédents. L’intuition y tient moins de place. Le fragment n’en est pas la matière première. Le montage intervient avant l’écriture et non après.

Considérer la pauvreté de mes moyens, c’est envisager cela que le livre ne sera pas épais. Il est donc hors de question que j’essaie de suivre mon premier plan, lequel nécessiterait des années de travail, voire des décennies, avant d’être traduit dans l’épaisseur d’un volume.

À la façon de Ma mère est lamentable, voyons petit, mais visons la densité, soyons raisonnable quant à l’envergure de l’entreprise. Privilégions l’efficacité.

Je me recentre donc sur l’ostéonirismologie de tradition écrite, essentiellement en Europe, Russie et Orient (Moyen et Extrême). Je m’intéresse à ces gestes de la méthodologie ostéonirismologique occidentale:

OBSERVER

INTERPRÉTER

DÉCRIRE

Voilà précisément les trois parties de l’ouvrage. Chaque partie est ensuite déclinée en fonction des trois domaines ostéonirismologiques:

LISHANG

PANINI

LYSTRE

Ce n’est cependant pas si simple puisque la partie INTERPRÉTER est composée de deux sous-parties; quant à la partie DÉCRIRE, j’hésite à développer une approche historique transversale.

Le livre que vous pourrez découvrir à partir du 24 février n’est pas structuré selon ce plan — il ne me semble pas opportun de dévoiler cette organisation ici même. Et le livre que vous pourrez découvrir le 24 février est épais puisqu’il compte plus de sept cents pages. De ce livre épais, je me prépare à penser/rêver les raisons, autant celles que je découvre aujourd’hui que celles qui correspondent à mon dessein. Je tenterai d’apporter des éléments de réponse à ces questions intrigantes.

De quoi parle ce texte?

Comment en parle-t-il?

Vers quels horizons persévère-t-il?

Quelques précisions. Je prévois que ce journal comptera dix parties reliées entre elles par des liens insérés en fin de page (notons que certains liens renverront le lecteur à d’autres pages du site). Chaque partie est d’ores-et-déjà en ligne. Ceux que ça intéresse pourront y suivre le travail d’écriture. Quand un texte me semblera terminé, j’ajouterai une date comme ci-dessous.

Janvier 2022, Toulouse

Ajout n°1. L’écriture de ce journal modifie le plan d’ensemble que j’avais imaginé. D’abord, le découpage des parties est différent. Des dix épisodes initialement prévus, il n’en reste pour le moment que huit. Ensuite, ce journal peut être qualifié de migrateur. C’est-à-dire qu’il trouve asile ailleurs, dans certains territoires propices du web. Cette réflexion rêveuse, théorique et intime, j’ai souhaité la prolonger sur d’autres sites, pour qu’elle trouve des contours éditoriaux au sein desquels apparaître dans ses différentes variations. De la sorte, j’espère que ma pensée se reflétera dans une diversité de couleurs et de tons, qu’elle essaimera son rêve réflexif à la façon d’un pollen numérique. Enfin, j’ai décidé d’inscrire cette écriture dans la suite du journal que je tenais sur mon blog peut(-)être. C’est pourquoi il s’intitule désormais: peut(-)être un journal.

Contrairement à ce que je précise à la fin de l’introduction, je retire de ce site les autres parties en cours d’écriture. On lira ici les deux premiers épisodes, à savoir cette introduction et « Un monde ostéonirismologique ». En bas de page, on trouvera le plan et les liens hypertexte qui permettent de poursuivre la lecture des épisodes publiés que signalent les écritures au visage pâle.

Le lecteur pourra lire les épisodes 3 à 6 dans la revue Catastrophes. À ce jour, seule la troisième livraison a été publiée. Quand j’aurais écrit les épisodes 7 et 8, je chercherais une autre revue pour les accueillir. Comme je le fais ici, je ne m’interdirai pas ces ajouts, au fur et à mesure, pour rendre compte de l’avancée du journal. Je mettrai à jour les liens en fonction des publications.

13 mars 2022, Toulouse